RYTHME TRANSLATION

  1. Intuitions et intentions

Le projet Rythme Translation est né d’une intuition : celle que chaque enfant possède une vibration propre, une fréquence de résonance singulière, perceptible à travers le son, le geste, la voix. Cette intuition est devenue le point de départ d’un travail artistique et humain où la musique agit comme révélateur d’identité.

En observant les réactions spontanées des enfants, leur attirance pour une pulsation, un timbre, une intensité, j’ai ressenti le désir d’identifier pour chacun une signature rythmique et musicale, un motif qui lui ressemble, avec lequel il entre en résonance. L’idée était, dans un second temps, de faire voyager ces sons d’un médium à l’autre pour en révéler la substance profonde.

J’ai imaginé translater les résonances dans plusieurs dimensions, comme un parallèle à mes expériences interdisciplinaires dans le cinéma, le cirque, la danse, la sculpture et les arts visuels que je mène depuis plusieurs années. Ces passerelles entre les arts m’ont permis de redécouvrir la puissance du son lorsqu’il est amplifié par un catalyseur extérieur : le mouvement, la matière, la couleur.

L’intuition fondatrice était que la résonance peut s’amplifier selon le milieu dans lequel elle se propage : les fréquences sonores dans l’air pour la musique, la matière pour la sculpture, le corps pour la danse, le spectre colorimétrique pour l’illustration.

Chaque enfant devenait alors le point de départ d’un stimulus artistique, un portrait vivant dont la matière première était sa propre vibration. C’est ainsi qu’est née l’idée du portrait sonore, comme « le morceau dont tu es le héros » : une musique qui te ressemble, qui te raconte, qui te prolonge.

 

  1. Compositions, techniques et matière première

Les ateliers sont devenus le laboratoire vivant de cette démarche de composition. À partir des jeux rythmiques, des onomatopées, des frappes sur les tambours, des éclats de voix et des silences, j’ai collecté une vaste matière sonore. Chaque fragment était une trace, un indice : la résonance d’une présence.

Mais avant même la composition, il a fallu construire l’écrin dans lequel ces résonances pouvaient naître. Avec l’équipe, nous avons patiemment instauré un cadre à la fois sécurisant et ouvert, une sorte de rituel sensoriel permettant aux enfants d’entrer en relation avec le son, avec les autres et avec eux-mêmes.

Chaque séance se déroulait selon une trame familière, rythmée par une quinzaine de micro-activités : le chant, l’improvisation, la découverte de textures sonores, les jeux autour de la voix et de la bouche, la déambulation-stop, le tambour, le silence, le piano, le micro, l’écoute musicale.

Ce rituel répétitif et doux créait des repères temporels et sensoriels. Pour offrir une spatialisation, chaque atelier se déployait dans un espace et une posture différente : debout, assis, au sol, en cercle, en mouvement.

Peu à peu, cette structure a généré une forme d’attention collective : une conscience partagée du temps, de l’écoute et du groupe.

Mon rôle, dans cet écrin, était d’être en veille constante. J’avais tous mes capteurs ouverts, prêt à rebondir sur la moindre étincelle : un geste, un cri, un souffle, une idée musicale spontanée. Ces élans inattendus étaient des portes d’entrée vers l’interaction; ils me guidaient vers les matériaux à capter, à prolonger, à transformer.

Ce cadre ritualisé permettait aux enfants de se sentir pleinement entendus et regardés. Chaque fois qu’un motif surgissait, nous le répétions ensemble, le rejouions, le reformulions. Cette répétition n’était pas une redite, mais une reconnaissance : un écho de ce que nous percevions d’eux, amplifié et partagé. Ainsi, l’écrin collectif devenait une chambre de résonance où chacun trouvait sa place.

Ce terreau de confiance et de spontanéité a rendu possible tout le travail de composition. Les sons n’étaient pas extraits, mais reçus ; les voix n’étaient pas dirigées, mais traduites.

Ces enregistrements, environ huit heures, m’ont permis de composer les portraits musicaux. Pour chacun, j’ai isolé une signature : une phrase rythmique régulière (Evan), un motif chanté (Jessy), un cri (Jawed), une intention (Rojhat), une discrétion (Oudjola). À partir de ces éléments, j’ai lancé le processus de création : transformer ces résonances humaines en matière musicale.

Mon instrumentarium volontairement restreint, marimba, batterie électronique TR-909, synthétiseurs analogiques, formait un langage commun, un socle cohérent sur lequel chaque portrait pouvait se déployer. Le marimba symbolisait l’enfance et la douceur, la 909 apportait un ancrage rythmique fort, et les synthés une dimension moderne, organique et lumineuse.

La technique de composition s’appuyait sur le principe du sampling : comment faire migrer une voix en texture instrumentale, un cri en mélodie, un motif spontané en structure harmonique. Ainsi, la voix aiguë de Jawed s’est traduite en un violon lead vibrant ; le chant de Jessy a inspiré un morceau à la fois lyrique et hypnotique ; le silence d’Oudjola est devenu un refrain collectif, comme une onde bienveillante portée par le groupe ; le rythme d’Evan, une cadence polyrythmique ; et l’énergie de Rojhat, des boucles répétitives et pulsées.

Chaque morceau est une translation poétique : la transposition d’une présence sonore en un espace musical autonome, mais profondément lié à l’enfant qui l’a inspiré.

 

  1. Restitution et impact sur les enfants et les familles

Lors de la restitution, les enfants ont découvert leurs morceaux pour la première fois, entourés de leurs parents. Ce fut un moment d’une intensité rare. J’étais partagé entre la fierté du partage et la crainte de la réception :  comment allaient-ils accueillir cette mise en musique d’eux-mêmes ?

Très vite, l’émotion a pris le dessus. Les enfants se sont reconnus dans leurs morceaux, parfois dans une attitude, parfois dans une énergie. Les parents, eux, découvraient leurs enfants autrement : non plus à travers leurs difficultés, mais à travers la beauté et la singularité de leur vibration. Ce changement de regard a, je l’espère, ouvert un espace de reconnaissance mutuelle.

Le moment de la restitution s’est prolongé dans la logique de translation : la musique s’est incarnée dans la matière lorsque les enfants, accompagnés de leurs parents, ont “sculpté” leurs morceaux dans la terre, avec Bettina Samson puis dans le corps lors des ateliers de danse avec Sarah Besnainou-Legrand, et enfin dans l’image à travers les illustrations de Lisa Mouchel.


Ces translations ont révélé et catalysé des réactions très fortes. Je garde en mémoire Rojhat et Jawed se défoulant avec intensité sur la terre pendant l’écoute de leurs morceaux respectifs, transformant la matière en prolongement de leur énergie sonore. Je revois Evan gambader, habiter sa musique avec tout son corps et son sourire, tout comme Jessy et Oudjola, pleinement engagés dans le mouvement et enfin. Je me souviens aussi de Rojhat, plus tard, soignant ses pas de danse avec une attention nouvelle, comme s’il apprivoisait son propre rythme. Ces instants témoignaient de la manière dont la musique, une fois translatée, devenait espace d’expression, de libération et de reconnaissance.

Lors de la dernière séance, alors que le projet touchait à sa fin, les enfants se sont spontanément rassemblés et ont dansé sur leurs morceaux. Ce tournoiement collectif, né sans consigne, a symbolisé la translation ultime : la musique redevenue mouvement, la création revenue à la source.

 

  1. Conclusion : ma perception du projet et des enfants

Rythme Translation m’a profondément transformé. Ce projet m’a appris à composer non pas à partir d’une intention musicale, mais à partir d’une présence humaine. À écouter avant de produire, à accueillir avant de diriger.

Les enfants m’ont montré que le rythme pouvait être un langage de relation, un espace de construction du soi et du collectif. J’ai découvert à travers eux une autre manière de créer : plus ouverte, plus poreuse, plus vivante. La translation, au fond, n’est pas seulement un principe artistique, c’est une posture d’écoute du monde.

Je garde de ce projet l’image d’un mouvement continu : celui d’une vibration qui circule, se transforme et relie. Chaque enfant, par sa signature rythmique, a laissé une empreinte sonore qui continue de résonner. Et moi, en tant que compositeur, je sors de cette expérience avec le sentiment d’avoir participé à quelque chose de plus grand que la musique : un espace d’humanité partagée, où la création devient un acte de transmission et de transformation.

Xavier Roumagnac

 


Note d’intention:

Les ateliers comme terrain d’exploration :

Les ateliers d’une heure ont permis d’instaurer un rituel structuré, où chaque activité s’inscrivait dans une séquence répétitive : chants introductifs, improvisations vocales, rythmes avec baguettes, occupation de l’espace, découverte d’instruments et exploration du silence. Cette répétition a offert un cadre rassurant et stimulant, propice à l’émergence de la créativité des enfants.

Grâce aux échanges constants avec les équipes encadrantes, les ateliers ont évolué pour répondre aux besoins et sensibilités des enfants. Certains moments – une mélodie, un rythme, une dynamique – ont révélé des fragments d’identité musicale, que j’ai souhaité développer et magnifier. Chaque enfant a dévoilé une « signature » : un rythme récurrent, une énergie particulière, une voix ou une phrase musicale.

Créer à partir de la singularité : des portraits sonores :

L’idée fondatrice du projet est de composer un morceau musical par enfant, inspiré de son univers propre. Ces morceaux ne sont pas de simples compositions, mais des portraits sonores, où chaque élément évoque une personnalité, une vibration unique.

  • Evan : Calme et discret, il a souvent exprimé un rythme précis (noire, noire, deux croches, noire). Ce motif a servi de base pour construire une polyrythmie douce et répétitive, enrichie de textures électroniques et de sa voix. Le morceau, minimaliste et immersif, reflète sa sérénité et son rythme intérieur.
  • Jessy : Expressif et débordant de créativité, Jessy a montré un amour particulier pour le micro et la trompette. Des passages marquants de ses improvisations ont été repérés, superposés et harmonisés. Le résultat est un morceau pop expérimental sensible qui met en lumière sa puissance mélodique et sa spontanéité.
  • Jawed: Doté d’une voix puissante, Jawed peut atteindre des notes très aiguës lorsqu’il s’exprime avec intensité. L’une de ses envolées vocales a été harmonisée, sa voix étant traitée comme un violon lead. Ce portrait sonore met en lumière la profondeur expressive et la charge émotionnelle de sa voix.
  • Oudjou Ola: Le plus jeune du groupe, doux et réservé, s’est libéré face au micro, laissant émerger de délicates mélodies. Harmonisées, elles forment un morceau subtil, avec un refrain collectif symbolisant la bienveillance du groupe envers lui.
  • Rojat: Énergique et expressif, Rojat se distingue par la projection de sons vibrants et mélodique. Une de ses phrases vocales, harmonisée, sert de base musicale. Son côté espiègle et sa tendance à imiter ses camarades sont mis en valeur par un procédé de boucles, créant une composition joyeuse et pétillante, fidèle à son énergie débordante.

Vers une orchestration évolutive et partagée en co-création :

Les morceaux consacrés au enfants représentent des étapes de création. Ils esquissent et affinent les contours de leurs portraits sonores, sans pour autant constituer des œuvres finalisées. Ces compositions restent ouvertes et modulables, pouvant être enrichies ou réarrangées pour tout type d’instrument. Cette flexibilité permet d’explorer de nouvelles textures et d’élargir leur dimension musicale, tout en conservant l’essence singulière de chaque portrait

 

Les enfants partagent avec leurs parents un atelier rythme percussions et découvrent les portraits signatures. Mener par Bettina Samson, ensemble, ils vont déformer la terre afin de généré une forme musicale dans la matière. l’ensemble des participants prend beaucoup plaisir, c’est un moment intense et chaleureux.